LETTRES D'UN POILU DE CARRIÈRES-SOUS-POISSY À SA FAMILLE - 1914-1915
Maurice EVRARD (1892-1915)

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À l'occasion du 93ème anniversaire de l'Armistice de la Guerre de 1914-1918, voici publiées pour la première fois les lettres de Maurice EVRARD à sa famille. Ces lettres, récemment retrouvées dans les archives familiales, s'échelonnent du 12 décembre 1914 au 24 septembre 1915 (la veille de sa mort). Elles sont adressées à sa soeur (Marie EVRARD, épouse d'Albert DEMARQUAY), à sa nièce (Odette DEMARQUAY), à son beau-frère (Albert DEMARQUAY) et à ses parents (François et Louise EVRARD). Elles sont postées de Nevers (Nièvre), Decize (Nièvre), Yzel-lez-Hameau (Pas-de-Calais), Manin (Pas-de-Calais), Barly (Somme), Lupcourt (Meurthe-et-Moselle), et d'autres lieux non-identifiés.

Sa dernière lettre fut écrite le 24 septembre 1915. Maurice EVRARD disparut le lendemain, 25 septembre 1915, lors des violents combats de "La Butte du Mesnil", dans le département de la Marne. Son corps ne fut retrouvé qu'en janvier 1937 et identifié grâce à sa plaque. Il fut restitué à sa famille le 27 avril 1937, ce furent son frère Charles EVRARD et son beau-frère Albert DEMARQUAY qui se rendirent dans la Marne pour le rapatrier. Les honneurs militaires lui furent rendus à Carrières par des soldats de la caserne de Saint-Germain-en-Laye. Il repose depuis dans la tombe familiale du cimetière de Carrières-sous-Poissy.

Photographies prises en suivant une vague d'assaut le 25 septembre 1915 devant la Butte du Mesnil (Journal L'ILLUSTRATION du 20 novembre 1915)

1. Deuxième vague sortant des tranchées et partant à la charge.2. Un élément de nos troupes d'assaut vient de coucher par terre un groupe d'Allemands qui s'opposaient à sa progression; quelques soldats sont encore en garde ; à gauche, les points noirs sont des Allemands tombés.3. Section arrêtée devant un fortin ; sur la droite, quelques hommes sont tombés ; d'autres lancent dans la tranchée ennemie des grenades dont on voit l'éclatement.

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Monument aux morts
de la commune
de Carrières-sous-Poissy
Maurice EVRARDActe de décèsPlaque d'identité (recto)
EVRARD Maurice
1912 (classe)
Plaque d'identité (verso)
Versailles (Bureau de recrutement)
5175 (Matricule au recrutement)
Lettre d'avis de restitution
adressée à son frère
Charles EVRARD

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Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

5 heures du soir                                                                                                                                                                                                                   Samedi 12 décembre 1914

Ma chère sœur,

Tu m'excuseras si je n'ai pas répondu immédiatement à ta lettre du 7 courant que j'ai reçue hier en même temps qu'une à papa et une à Charles. Parce qu'hier soir je n'ai pu écrire étant obligé de changer de vêtements car il faut te dire que toute l'après-midi nous avions fait une marche de vingt kilomètres sac au dos sous une pluie battante et que cet après-midi pour nous sécher il y avait revue dans la cour de la caserne à l'occasion de la remise de la légion d'honneur à un capitaine, revue qui eut lieu également sous la pluie…

Bien de bonjour à toi ainsi qu'à Albert et à Odette.                       M. Evrard

 

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Nevers                                                                                                                        13 février 1915

Ma chère Marie

J'ai reçu ta lettre du 11 courant à midi. Elle m'a fait grand plaisir car j'ai vu que la guerre t'a rendue hardie pour voyager ainsi seule jusqu'à Rouen. J'ai aussi été très content de savoir qu'Albert n'avait pas grand mal. Quant à moi, ainsi que tu le dis, ils nous font marner tous les jours maintenant nous faisons du service en campagne la petite guerre tous les après-midis. Tu me demandes quand je dois partir, j'en sais autant que toi là-dessus, tout ce que je sais c'est qu'en ce moment tous les matins et soirs je prends des pilules contre la typhoïde, pilules dites "entéro vaccin" et ainsi pendant 8 jours parce que je n'ai pas pu être vacciné contre la typho me trouvant à ce moment-là à l'hôpital. Il paraîtrait que ces pilules remplaceraient avantageusement le vaccin  en ce qu'il faut moins de temps car avec le vaccin il faut trois piqûres à la seringue de pravaz à une semaine l'une de l'autre. Tu diras à Charles qu'il faut qu'il s'attende à partir, car partiront à partir du 15 tous les auxiliaires et les rappelés qui n'ont pas encore été appelés. Je termine en t'embrassant.

Ton frère   M. Evrard

 

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Nevers                                                                                                                        5 mars 1915

Ma chère Marie,

Ainsi que tu le dis, je commençais par te croire vraiment flemme car il y avait rudement longtemps que je n'avais pas reçu de nouvelles de ta main. Je suis heureux de savoir que Charlotte devient de plus en plus diable, de savoir que vous êtes tous en très bonne santé. Il était absolument inutile que tu m'envoies des cartes-lettres car ainsi que tu le vois par la présente je venais d'en acheter tout un bloc, je t'en remercie néanmoins.

Je crois que nous allons quitter Nevers pour partir en cantonnement pour pouvoir désinfecter la caserne, les bruits en courent depuis ce matin, mais on en dit tellement ?

Enfin je termine en t'embrassant bien fort ainsi qu'Odette.

                                                          Ton frère           M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Nevers                                                                                                                        25 mars 1915

 Ma chère Marie

 J'ai été très heureux de recevoir des nouvelles de toi car je commençais à me désespérer d'en recevoir de ta part car outre la carte qu'Albert m'a envoyée de Rouen il y a quelque temps, il y a un temps infini que je n'ai reçu des nouvelles de toi comme d'Odette. Il est vrai que la poste fait peut-être défaut. Nous sommes toujours et je crois même que nous resterons à Nevers maintenant car le campement parti depuis huit jours pour Decize n'aurait pas trouvé assez de place pour loger le 79e. A l'époque où nous sommes, je ne crois pas que nous allions ailleurs, on nous enverra plutôt au feu. Je termine en t'embrassant bien fort ainsi qu'Odette.

                                                               Ton frère           M. Evrard

 

 Lettre à M. et Mme François Evrard

40 rue Carnot – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Decize                                                                                                                        10 avril 1915

 Chers parents

Ayant quitté la caserne hier, je prends la plume pour vous dire de ne plus envoyer vos lettres à la caserne mais rue Ledru-Rollin car nous sommes cantonnés dans cette rue dans une vieille maison en délâbre afin de faire de la place à la classe 16 étant destinés à partir d'un moment à l'autre, on nous a mis de côté.

Je ne sais si le temps est le même à Carrières, mais hier soir un orage épouvantable éclatait, les éclairs se succédaient, le tonnerre faisait rage et à chaque instant il pleut et même tombe de la grêle. Ce matin nous avons été en marche sous la pluie et nous sommes revenus tout mouillés. Mais malgré le mauvais temps la santé est toujours bonne et j'espère qu'il en est de même de tous à Carrières, c'est là mon unique souhait.

Votre fils qui vous embrasse.                                      M. Evrard     79e d'inf.   25e comp. Rue Ledru –Rollin    Decize (Nièvre)

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Decize                                                                                                                        18 avril 1915

Ma chère Marie

 Je tiens avant de sortir me promener un peu à répondre à ta lettre que je viens de recevoir. N'imagine pas que je t'en veuille que tu ne m'écrives pas plus souvent mais bien que la lecture de tes lettres me fasse énormément plaisir, je comprends bien qu'à l'époque où on se trouve tu n'aies pas grand temps mais si le travail devient de plus en plus rude à Carrières, pour nous à Decize il le devient de moins en moins. Le sergent Lejet qui nous commande depuis que nous sommes en cantonnement étant un sergent qui revient du feu, rien ne l'émotionne. Avant-hier, le sous-lieutenant lui ayant commandé de poster des sentinelles dans le lit de la Loire, lui trouvant qu'on savait ce que c'était que des sentinelles nous emmena tout simplement nous balader toute l'après-midi sur les bords du fleuve. On n'était pas fatigué le soir, crois-le bien. Aussi à faire ce métier, je ne pense pas que je maigrisse car la santé est toujours bonne. Je termine en te souhaitant bon courage pour le travail et aussi pour écrire, car aussitôt que j'ai lu une de tes lettres, j'espère de suite en recevoir une autre. Embrasse bien toute la famille de ma part.

Ton frère qui t'envoie mille baisers.                    M. Evrard 

 

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Garnison de Decize                aujourd'hui vendredi 23-04-1915

Encore 525 jours à faire

 Ma chère Marie

Ne sachant que faire ce soir car il pleut, j'ai pris la résolution de te donner de mes nouvelles mais j'en suis bien embarrassé je n'ai rien de nouveau à t'annoncer. La vie militaire devient de plus en plus douce à Decize , pense que nous partons le matin à six heures pour le champ de manœuvre, aussitôt arrivés nous faisons une heure de pose, quelquefois davantage, puis deux heures d'escrime à la baïonnette et c'est tout. L'après-midi nous repartons pour le même champ de manœuvre afin d'organiser des jeux de barres et de foot ball qui occupent toute la soirée. Ainsi tu vois que nous faisons que jouer toute la journée, c'est vraiment trop agréable pour que ça dure, aussi un détachement des nôtres étant parti aujourd'hui pour le village de Champvert pour former un bataillon de marche, le reste des hommes valides des dépôts doivent former un bataillon d'alerte qui se tiendrait à proximité des lignes de feu pour prêter main forte le cas échéant, c'est pourquoi je m'attends à être habillé un de ces jours pour partir. Je termine en t'embrassant fort.

Ton frère     M. Evrard 

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Garnison de Decize     aujourd'hui 26 avril 1915

Ma chère Marie

Je m'empresse de répondre à ta lettre du 23 que j'ai reçue hier mais je suis bien embarrassé comme tu dis à la fin de ta lettre "je n'ai rien à te raconter, si ce n'est que ce matin nous avons constitué le fameux bataillon d'alerte, j'en fais partie et j'ai été versé dans la 1ère section de la 1ère compagnie. Malgré cela vous écrirez toujours à la même adresse. Le bataillon a été formé ce matin et à midi. 25 de la 25e compagnie étaient désignés pour partir immédiatement, étaient habillés cette après-midi et partent demain matin à neuf heures, alors maintenant je m'attends à tout.
Je termine en t'embrassant de tout cœur ainsi qu'Odette.

M. Evrard                                          Adresse du bataillon d'alerte: 9 e bataillon  1ère compagnie  1ère section 3e escouade

Ecrire toujours à cette adresse: 79e d'infanterie   25e compagnie   4e section   12e escouade   Decize

 

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

 Garnison de Decize     aujourd'hui vendredi 30 avril 1915

 Ma chère Marie

 Nous voilà de nouveau changés de cantonnement, je dirais même de compagnie. Le bataillon d'alerte ayant vécu a été remplacé par une compagnie d'alerte. Tous les hommes du 79e ont été triés, les hommes inaptes à faire campagne immédiatement, c'est-à-dire les blessés non complètement rétablis, les malades, les auxiliaires, les rappelés arrivés dernièrement font partie de la 25e compagnie. Ceux qui sont aptes à partir immédiatement forment la compagnie d'alerte la 26e quant aux bleux de la classe 16 eux forment la 27e et la 28e compagnie. Alors tu dois penser quel charivari fut fait par ce triage. Nous nous sommes baladés toute la journée dans Decize avec tout le fourniment sur le dos, il y avait de quoi devenir fou. Enfin me voilà tout de même logé, c'est pourquoi je m'empresse de te communiquer ma nouvelle adresse.

Ton frère qui t'envoie mille baisers de Decize.                        M. Evrard                                    79 e d'inf.   26e comp.   3e sect.    Ancienne mairie    Decize

 

Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Decize                                                                                                                  jeudi 6 mai 1915

 Ma chère Odette

 Ainsi que tu le dis je m'aperçois que je suis un flemmard car je ne fais que répondre à ta lettre du 30 avril mais tu me pardonneras si je te dis que depuis que nous avons changé de compagnie nous recommençons à turbiner mieux que de plus belle. Ainsi, si je passe ma soirée à t'écrire, c'est que je préfère me reposer que d'aller me balader en ville, partant cette nuit à 2 heures du matin pour une marche de douze heures, ainsi que tu dois le voir je n'ai guère de temps.

Mille baisers à ta mère. Ton oncle qui t'embrasse.    M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Mercredi 19 mai 1915

 Ma chère Marie

 Si tu me voyais dans mon "cagibit" c'est-à-dire dans la petite excavation creusée sur le côté de la tranchée pour me servir d'abri contre la pluie et les éclats d'obus, si tu me voyais dans quel état je suis. Pense donc, je reste toute la journée couché par terre pour essayer de reposer et la nuit nous partons faire des tranchées en arrière, alors à chaque fusée éclairante, pour ne pas être vus, nous nous collons à plat ventre dans la terre. Comme il bruine toujours, à faire ce métier-là je suis dégoutant, couvert de boue, pas lavé, pas brossé, couchant avec les poux, c'est un véritable enfer, aussi je ne demande qu'une chose, la fin de la guerre dans le plus bref délai. J'espère que vous êtes toujours tous en bonne santé. Embrasse bien Odette de ma part et bien le bonjour à Albert. Je n'ai pas le temps de lui écrire aujourd'hui car le jour baisse.

Ton frère qui t'embrasse bien fort.                                         M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

23 mai 1915

 Ma chère Marie

Mille baisers à toi et à Odette.           Ton frère qui pense toujours à toi.

                      M. Evrard

 

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

27 mai 1915

 Mille baisers à Odette de ma part.              Ton frère qui t'embrasse bien fort.

                       M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Yzel-lez-Hameau, près d'Arras                                                                                         30 mai 1915

 
Ma chère Marie

J'ai reçu enfin hier soir tout un paquet de lettres, 2 à toi, 2 à papa et une carte à Odette. Comme tu le dis dans le tienne du 18, il n'y a rien qui vous fait plaisir que de recevoir des nouvelles. Ca retardera peut-être ma lettre, mais j'ai pris la hardiesse de mettre en tête le nom du patelin où je suis en repos et où j'espère encore rester plusieurs jours. Tu me dis que Raymond demande toujours si je suis en avant ou en arrière. Tu pourras lui dire que sur les dix jours que j'ai passés au feu, j'ai été six jours en deuxième ligne et les quatre derniers jours en première passant la nuit en petit poste vingt mètres en avant de nos lignes, en avant de notre réseau de fils de fer, couché à plat ventre dans un trou de percutant, à cent cinquante mètres des boches, et entre les heures de petit poste, j'enterrais les morts, depuis dix jours je te parle que ça sentait mauvais, surtout que la plupart de ces morts étaient bien abimés.

Enfin voilà la correspondance qui rapplique car je reçois à l'instant encore 4 lettres, ça fait neuf avec celles d'hier. Tu ne feras pas trop attention à mon écriture, parce que j'écris sur mon genou et donc ce n'est pas facile.

Mille baisers à Odette et tous mes remerciements pour sa carte.

Ton frère qui pense à toi et qui t'embrasse.                                M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

02 juin 1915

Ma chère Odette

J'ai reçu hier ta lettre du 28 mai, elle m'a fait grand plaisir de recevoir quelques mots de toi. Tu me parles de mes petites bêtes, elles sont très difficiles à faire partir, mais depuis que je suis en repos, je m'en suis débarrassé en grande partie. Tu ferais bien de me dire dans quel régiment se trouve ton oncle Paul car il n'est peut-être pas loin de moi de même que Legagnoux et Meslé qui sont, paraît-il, du même côté. Quant à aller à la messe le dimanche, ça m'est absolument impossible car nous ne sommes pas dans un pays mais dans un hameau et l'église se trouvant assez loin, avec les corvées qu'il y a toujours il y a pas mèche de s'y  rendre seul. Dans les tranchées, c'est très facile de voir l'aumônier qui y circule toujours.

A bientôt. Ton oncle qui t'embrasse.        M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Manin (Pas-de-Calais)                                                                                         Vendredi 11 juin 1915

Ma chère Marie

 Tu me pardonneras si je ne t'ai pas répondu immédiatement à ta lettre du 6 que j'ai reçue avant-hier, mais, que veux-tu, nous sommes de vrais juifs errants, tous les deux jours nous changeons de pays. Il y a quatre jours nous étions rapprochés qu'à une dizaine de kilomètres du front, deux jours après on nous faisait partir en vitesse et nous revenions six kilomètres en arrière. Nous croyions être tranquilles lorsqu'avant-hier nous reculions de nouveau de six kilomètres, ça fait que nous sommes bien maintenant à 25 kilomètres des lignes, mais cette après-midi nous avons revue à deux heures, alors allons-nous encore repartir pour un autre pays ? Ou resterons-nous encore plusieurs jours où nous sommes ? Ou allons-nous repartir bientôt au front ? Nous n'en savons absolument rien, mais après quinze jours de repos, il faut s'attendre à tout. Si j'avais su que nous restions si longtemps en repos, je ne vous aurais pas empêché de m'envoyer des colis, car je vous aurais dit de m'envoyer de la poudre à punaises et si vous pouviez le faire je serais heureux que vous m'en envoyez un peu car ces satanés poux sont bien difficiles à faire partir; surtout si vous m'envoyez un colis, dis-le bien chez nous, pas de choses pouvant s'abimer dedans car les colis mettent toujours quatre ou cinq jours pour venir de Paris. Je t'écris en fumant un superbe londres qui nous a été donné hier à tous les défenseurs du cimetière de N-St-V (Neuville-Saint-Vaast), et je te dirai même que nous avons déjà eu plusieurs fois des cadeaux depuis que nous sommes revenus du front. J'ai déjà eu pour ma part une paire de chaussettes, une serviette et deux mouchoirs offerts par le touring-club et du papier à lettre et des enveloppes envoyés par les États-Unis. Je termine ma lettre en t'embrassant ainsi qu'Odette et en souhaitant de nous revoir réunis à bientôt.

Ton frère qui pense à toi.    M. Evrard

P.S. J'oubliais de répondre à une de tes questions: j'ai bien reçu tes lettres envoyées à Decize.             M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Dimanche 13 juin 1915

 Ma chère Odette

 C'est en repartant pour la deuxième fois aux tranchées que j'ai reçu ta lettre, elle m'a fait grand plaisir, car à peine avais-je lu les adresses que tu me donnais que je croisai aussitôt la 19e compagnie du 319e; alors je crois que la 20e ne doit pas être loin et j'espère bien rencontrer ton oncle Paul un jour ou l'autre. Ainsi qu'à Carrières, nous avons eu une période de chaleur, mais ayant eu de l'orage il y a une coupe de jour nous avons un temps superbe dans les tranchées, un peu froid la nuit, mais comme nous travaillons d'onze heures à deux heures et demie du matin, la fraîcheur ne se fait guère sentir. Étant en arrière ligne à trois ou quatre kilomètres des boches, la vie est très tranquille, pas une seule balle, très peu d'obus, on y est très bien, mais nous y resterons probablement pas très longtemps.

Tu embrasseras bien ta mère ainsi que maman Louise, ma tante Alphonsine de ma part et dans l'espoir de nous revoir aux vendanges comme tu le dis, je t'embrasse fort.

Ton oncle.   M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Samedi 19 juin 1915

Ma chère Marie

 Tu m'excuseras si je n'ai pas répondu plus tôt à ta lettre du 12, mais actuellement nous menons une vrai vie de bagne, comme tu le dis au début de ta lettre, quand sortirons-nous de cet enfer, quand serons-nous délivrés de ce cauchemar ? Je t'aurais bien écrit hier car j'avais un peu de temps devant moi, mais ces maudits boches, non contents de nous arroser de leurs torpilles et de leurs gros obus, poussent la sauvagerie jusqu'à chercher à nous asphyxier au moyen d'un obus spécial qui dégage un gaz délétère, voilà deux jours qu'ils s'en servent contre nous, et malgré les tampons protecteurs que l'on se mets devant le nez et la bouche, ça vous fait pas mal souffrir car ça se mets à vous piquer les yeux au point de ne plus pouvoir voir clair, ce qui vous occasionne de forts maux de tête, aussi je te l'avoue et (il ne faudrait peut-être pas que l'on lise ma lettre) mais je t'assure que nous sommes tous découragés et je crois que ça ne pourra pas continuer car tout le monde en a assez de cette vie, car mener cette vie avec la nourriture que nous avons… Odette me disait dans sa dernière lettre qu'Albert était mal nourri et qu'ils allaient se plaindre. Tu me dis dans la tienne que Gaston aussi allait réclamer. Que diraient-ils s'ils étaient avec nous, nous qui touchons qu'un maigre repas froid le soir à minuit. Hier pour notre journée avec notre demi-boule nous avons touché une petite boîte de pâté de fois gras pour deux et avec cela il faut travailler la nuit et ne pas dormir le jour, aussi que de murmures… Enfin je prends mon mal en patience et comme tu dis que je n'ai qu'à invoquer la Sainte Vierge et prier Dieu qui seul est maître de nos destinées et qui j'espère nous récompensera de nos misères en nous réunissant tous à bientôt et en nous faisant oublier les misères passées durant cette horrible guerre.

Enfin je termine où j'avais presque commencé pour t'embrasser ainsi qu'Odette et pour que tu souhaites bien de bonjour à Albert pour moi.

Mille baisers de ton frère.    M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Mercredi 23 juin 1915

 
Ma chère Marie

 Si mes lettres vous font beaucoup de plaisir, les tiennes me plaisent énormément car il y a toujours quatre pages à lire et toujours du nouveau. Je voudrais pouvoir te mettre du nouveau aussi mais ce n'est guère facile car nous voilà à notre douzième jour de tranchées et pendant ces douze jours ce fut toujours la même monotonie, rester caché le jour et travailler la nuit. A ce propos, tu me demandes ce qu'on peut bien faire, eh bien figure-toi que le front a une largeur d'une dizaine de kilomètres, c'est-à-dire que pour aller en premières lignes il faille faire dix kilomètres. Tu dois penser que même si le front que l'on occupe était petit, les boyaux n'étant pas très éloignés les uns des autres et formant des zigzags, ça ferait en somme plusieurs centaines de kilomètres de tranchées à entretenir. A vrai dire, le travail fait où nous sommes est un travail de géants, c'est pourquoi il y a toujours à faire, recreuser telle tranchée, refaire tel boyau effondré par les obus, réapprofondir tel autre qui n'est pas assez creux, etc. etc. Et c'est ainsi que toutes les nuits il y a toujours plusieurs régiments qui travaillent.

Pour la nourriture, je crois t'en avoir parlé dans ma dernière lettre et t'avoir dit qu'elle n'était pas abondante, mais, que veux-tu, nous avons toujours un morceau de chocolat ou une boîte de conserve à manger quand la faim nous pousse un peu trop. On a soin de faire ses petites provisions lorsque nous sommes au repos, et je crois que nous allons y aller ces jours-ci, nous allons probablement être relevés d'ici deux ou trois jours, ce qui me permettra de toucher ton colis et celui à Charles qui, je pense, doivent être arrivés.

Tu me dis que l'on est en train de quêter dans Carrières pour faire un hôpital militaire chez madame Thoyot, mais monsieur le Curé m'avait déjà écrit une fois que l'on était en train d'en fonder un chez Calvet-Rogniot, est-ce que ce premier projet serait tombé à l'eau ou a-t-il réussi et essaierait-on de refaire un deuxième hôpital, tu serais bien aimable de me renseigner là-dessus.

Enfin je vais terminer, car je serais, je crois, encore forcé de prendre une autre feuille et de ce coup tu me croirais devenu fou.

Souhaite bon courage à Charles pour ses photos et surtout recommande-lui de la patience.

Bien de bonjour à Albert de ma part. Mille baisers à toi et à Odette.

Ton frère qui ne t'oublie pas.   M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Mercredi 30 juin 1915

 Ma chère Marie

 Bien qu'embarrassé car je ne sais quoi te mettre, je me décide pourtant à te donner de mes nouvelles. Tu m'excuseras si je ne t'ai pas écrit plus tôt. Nous avons tellement d'ouvrage, lorsqu'on arrive au repos pense un peu dans quel état on se trouve après quinze jours de tranchées, quinze jours sans se changer d'habits, sans se débarbouiller, sans se raser, sans même se laver les mains, car là-bas l'eau fait totalement défaut, nous en avions juste un quart ou deux pour boire dans la journée que nous allions chercher à trois kilomètres en arrière à la faveur de la nuit, c'est te dire quel nettoyage nous avons à faire lorsque nous arrivons au cantonnement, nettoyage du corps qui est plein de poussière, des vêtements qui sont pleins de boue, des armes qui sont archi-rouillées, ça occupe tout de suite les deux premiers jours de repos.

Je ne sais s'il fait à Carrières le même temps qu'ici, mais ici c'est vraiment pitoyable, il pleut presque sans discontinuer, il serait temps que cela cesse afin que les boyaux soient propres lorsque nous allons retourner au feu. Rien n'est plus désagréable que d'avoir toujours de la boue jusqu'au dessus des souliers.

J'espère que vous êtes avec Odette tous deux en bonne santé et je vous embrasse mille fois.

M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Dimanche 4 juillet 1915

 Ma chère Marie

 C'est en repartant pour les tranchées après six jours de repos que j'ai reçu ta lettre en même temps qu'une à Charles et une carte à Lolotte et Rolande. J'aime des lettres comme ça, il y a de quoi lire dessus et je voudrais faire pareil sur la mienne mais je n'ai rien de nouveau à t'apprendre. Nous sommes depuis hier soir et pour trois jours en première ligne dans un coin calme jusqu'ici, après quoi nous partons trois jours dans les tranchées arrières en réserve. Après ces six jours, nous serons relevés et on nous a promis de faire le 14 juillet à cent kilomètres du front, pas loin des bords de la mer, probablement à Abbeville.

Comme tu vois, ma lettre va être très courte, car je n'ai plus rien à te dire, si ce n'est qu'à souhaiter bien de bonheur à Albert de ma part, car en ce moment les cartes me font défaut et le papier se fait rare, n'ayant pas pensé à renouveler ma collection.

Mille baisers à toi ainsi qu'à Odette.

Ton filleul qui ne t'oublie pas.   M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Barly (Somme)                                                                                                                9 juillet 1915

 Ma chère Marie

 J'ai reçu avant-hier ta lettre du 5 juillet juste en arrivant au cantonnement, car je te dirai qu'on nous a fait une surprise plutôt agréable. Nous devions faire six jours de tranchées, trois jours en premières et trois jours en deuxièmes mais voilà que nos trois jours de premières lignes faits, on nous relève pour de bon et on nous emmène en automobiles dans la Somme à Barly, petit pays qui se trouve entre St-Pol et Abbeville, pour un repos prolongé, c'est-à-dire pour le moins trois semaines, peut-être bien un mois, ce sera toujours ça de fait à l'abri des balles et des obus. Pendant ce soi-disant repos, nous allons faire comme de vulgaires bleus exercice tous les jours, chose absurde. Au dernier repos, on nous faisait faire des exercices de présentation et le salut militaire, pense donc celui qui a près d'un an de campagne et s'amuser à lui faire faire des bêtises pareilles, c'est vexant tout de même, mais que veux-tu, il n'y a rien à dire.

Dans ta lettre, tu me fais un reproche que j'ai eu du mal à digérer à propos des correspondances. Je ne comprends pas que toi et Charles recevez mes lettres alors que papa ne reçoit pas les siennes. Je n'écris jamais à vous sans écrire chez nous.

Mille baisers à Odette et merci de son trèfle à quatre feuilles.

Ton frère qui t'embrasse.                          M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Barly                                                                                                                             12 juillet 1915

 Ma chère Odette

 J'ai reçu avant-hier ta charmante carte et hier une lettre de ta mère qui me dit que tu lui avais commandé, tu as raison, rien ne me fait autant plaisir que de recevoir des nouvelles de Carrières.

Vous voilà "bretonnisés" maintenant, vous devez avoir bien plus de mal que moi en ce moment, faire la moisson est un travail assez fatiguant, alors que moi au repos je ne fais rien ou presque rien, pense donc, deux heures d'exercice le matin et une demi-heure de théorie l'après-midi, le reste de la journée à laver mon linge, en cantonnement on est bien forcé de faire sa lessive soi-même. A propos de ce sujet, il nous est arrivé une aventure lors de notre dernier repos. Comme notre linge était très sale après les quinze jours de tranchées que nous avions faits et en surplus qu'il y avait un peu trop de vermine dedans, nous prîmes la résolution à trois ou quatre de le faire bouillir. Sitôt dit, sitôt fait, on dégotte une vieille bassine et dedans on entasse sans aucun ordre chaussettes rouges, gilets de flanelle, chemises, cravates bleues, etc. etc. et on fait du feu dessous. Lorsque le tout eut bien bouilli et qu'on se mit à retirer notre linge, il était joli, il n'avait plus de crasse ni de poux, seulement tout était déteint les uns sur les autres, les gilets de flanelle étaient mordorés, les chemises avaient une manche rouge, l'autre bleue, une devant violet et une bannière verte, c'était comique. Ca fait que maintenant j'ai dans mon sac du linge aux couleurs des alliés, c'est-à-dire multicolore. Quant au reste de la journée, on le passe à manger, dormir, ou à écouter la musique; tous les soirs, la musique du 79e donne un concert à Barly. Tu vois que pour le moment je ne suis pas malheureux, mais malgré cela, c'est encore loin de compenser les deux mois passés autour de Neuville-Saint-Vaast, puisque ta mère me demande encore où je me suis cogné ! Pauvre pays qui fut peut-être aussi grand que Carrières, il ne reste plus à l'heure actuelle que les fondations. A la place du pays il ne reste plus qu'un amas de décombres, mais je m'arrête, car chercher à te donner un aperçu du champ de bataille, c'est inutile, je n'y arriverai jamais et voilà que le papier va bientôt me faire défaut, la place se fait de plus en plus petite pour te recommander de souhaiter bien de bonjour à ton père dans ta prochaine missive et de bien embrasser ta mère pour moi en la remerciant de t'avoir écoutée pour écrire.

Ton oncle qui t'embrasse fort.

M. Evrard

 

Lettre à Monsieur Albert  Demarquay
21e d'infanterie territoriale – Conducteur – Dépôt des chevaux malades – Rouen

Mardi 20 juillet 1915

Mon cher Albert

Tu m'excuseras si j'ai été longtemps sans t'écrire, mais ayant changé de secteur, nous avons été plusieurs jours à voyager et je n'ai pas eu le temps d'écrire. Je suis toujours en bonne santé et j'espère que tu es de même.

Ton frère qui te serre la main.   M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Jeudi 22 juillet 1915

Ma chère Marie

 Ayant obtenu hier la permission de la journée pour aller visiter Nancy, j'en ai profité pour t'envoyer une carte et t'annoncer que je t'écrirais aujourd'hui que je répondrais à ta lettre du 13. Lorsque le soir je rentrai, je reçus encore une autre lettre de toi datée du 19, tes deux lettres sont donc arrivées à 24 heures d'intervalle, je vais donc faire mon possible pour répondre à toutes les deux à la fois.

Tu me dis que vous avez bien ri quand vous avez lu l'histoire de notre lessive mais j'en ai oublié un chapitre. Figure-toi, lorsque j'ai voulu rincer mon gilet de flanelle dans la rivière, je m'aperçus que j'avais oublié de vider la pochette, ainsi j'avais fait bouillir aussi de l'or et des billets de cents sous. Heureusement qu'ils n'étaient pas abimés, je n'eus qu'à les faire sécher au soleil.

Je ne savais pas qu'André était passé sergent, ni qu'il avait la croix de guerre. Il m'écrit assez souvent, jamais il ne m'en a parlé. S'il n'a eu que quatre jours de permission, c'est peu. Chez nous, on donne six jours à ceux qui sont près et huit jours à ceux qui sont loin du front, ça vaut le coup.

Maintenant j'ai beau fouiller ma tête, je ne vois plus rien à te dire, si c n'est qu'à t'envoyer, ainsi qu'à Odette, mes meilleurs baisers.               M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

1er août 1915

 Ma chère Marie

 Ayant reçu avant-hier ta lettre du 28, tu m'excuseras si je n'y ai pas répondu hier, mais j'en ai été empêché par une revue d'astiquage qui a employé tout notre temps. La moisson doit aller bien maintenant, car si le temps est là-bas comme à Nancy, il doit être vraiment beau. Depuis plusieurs jours il fait un temps superbe, même un peu trop chaud, enfin c'est la saison, tous les cultivateurs ici rentrent le blé sans discontinuer. Je reçois à l'instant une carte d'Albert qui me dit sortir de l'infirmerie d'où il a passé un mois. Quelle maladie a-t-il eue ? A-t-il été gravement malade ? Il ne m'en a pas parlé. Je serais bien heureux de savoir ce qu'il a eu. D'un autre côté, André m'écrit que Carrières est un peu triste à cause des manquants. Veut-il parler par là de ceux qui font leur service ? Ou de ceux qui seraient tués depuis que je suis parti ? Y en a-t-il ? Quels sont-ils ? 

En attendant ta réponse, reçois, ainsi qu'Odette, mes meilleurs baisers.    M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Lupcourt                                                                                                                           5 août 1915

 Ma chère Odette

 Ayant reçu ta lettre du 1er hier, je vais faire mon possible pour répondre à toutes tes questions.

Premièrement tu me demandes ce qu'est devenu mon homonyme ? Ma foi, je n'en sais trop rien. Je ne sais pas s'il a été tué ou blessé mais il n'est plus au régiment depuis le commencement de mai.

Deuxièmement: si j'ai des copains des environs de Carrières ? A part quelques poilus de Paris, le régiment est devenu une vraie Babylone, à chaque relève, nous recevons des renforts de dépôts différents. Le dépôt du 79e étant [illisible] le dernier renfort était composé rien que de Bretons et l'avant dernier des environs de Bourges. Quant aux Nancéens, Parisiens et Versaillais qui composaient le régiment primitif, il n'en reste presque plus, ayant été soit tués, blessés, ou évacués pour maladies.

Troisièmement. Quant aux conserves, je crois déjà avoir dit mon goût. Toutes les conserves que j'ai reçues étaient toutes bonnes, à part cette fameuse langouste qui n'avait pas grand goût.

Enfin, la place commençant à diminuer, je termine en t'envoyant la photo d'un Hindou et ainsi qu'à ta mère mes meilleurs baisers.                                                          M. Evrard

 

Lettre à Madame Albert Demarquay
15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)
11 août 1915

 Ma chère Marie

 J'étais déjà étonné de rester quelques jours sans te lire, aussi ta lettre qui me fut remise hier soir me fit grand plaisir, surtout qu'elle était bien remplie, tous les petits coins étaient bien noircis, je t'en félicite.

Je suis peiné de voir qu'il fait le même temps à Carrières qu'ici, ce n'est pas comme tu dis de la brouillasse mais une journée de chaleur torride suivie de deux jours d'orage, ce qui fait que dans la plaine les avoines sont comme à Carrières, encore en tas, et pareil comme rendement aussi deux grains à chaque épi, c'est plutôt maigre.

J'ai été très heureux d'apprendre qu'Albert était guéri car je me demandais ce qu'il pouvait avoir attrapé lorsqu'il m'écrivait qu'il était à l'infirmerie.

Tu me dis que tu as vu la photo prise à Trouville lorsque nous étions aux bains de mer, je serais bien content de voir la tête que nous faisons tous, je t'envoie la tête de l'hypnotiseur comme tu dis; tu remarqueras le contrejour épouvantable qu'il y a, c'est ce qui me fait nécessairement l'opérateur et me fait avoir des prunelles blanches qui tranchent forcément sur le reste de la photo.

Enfin je termine en t'embrassant fort ainsi qu'Odette.
Ton frère qui ne t'oublie pas.     M. Evrard

 

Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Samedi 21 août 1915

 Ma chère Odette

 J'ai été très heureux de recevoir ta lettre hier, je te remercie de m'avoir envoyé la photo des bains de mer. Tu embrasseras bien mon oncle Paul Denis pour moi s'il vient en permission ainsi que tu le dis.

Mille baisers à Lolotte et tous mes compliments pour son écriture, je vois qu'elle fait des progrès.

Bien de bonjour à ton père et à ta mère.

Ton oncle qui t'embrasse bien fort.    M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Mardi 24 août 1915

 Ma chère Marie

 Ainsi que je m'y attendais, j'ai reçu ta lettre hier, une lettre bien tassée, il y en avait dans tous les coins, c'était parfait. Comme il y a assez longtemps que je t'ai donné de mes nouvelles, je vais essayer d'en faire autant.

J'ai été peiné de savoir que Charles avait été obligé de battre le jour de l'Assomption, je vois que vous avez plus de mal, que vous vous faites plus de bile que nous. Le jour de l'Assomption, j'ai été à la grand-messe qui était superbe, car bien que le pays n'ait que quatre à cinq cents habitants environ, il y avait trois prêtres ce jour-là pour la servir, les deux aumôniers du 79e et le curé de la paroisse. La veille il y avait eu messe spéciale pour les militaires pour l'anniversaire du baptême du feu du vingtième corps et tous les dimanches l'église est toujours pleine en grande partie par les soldats. Mais si la troupe prie, il faut dire aussi qu'elle s'amuse. Il y a une quinzaine de jours environ, plusieurs artistes du régiment donnaient devant le colonel dans le parc du château une soirée très réussie. Ils jouèrent deux pièces qui obtinrent un très grand succès: le fameux drame "Les Oberlé" et le vaudeville non moins fameux "L'anglais tel qu'on le parle", pendant les entr'actes la musique du régiment jouait ses meilleurs morceaux. Cette soirée eut tant de succès que ses auteurs recommencent aujourd'hui avec une comédie en trois actes "Durand et Durand" et intermèdes de pistons et de violon par deux premiers prix du Conservatoire, ça promet encore. J'oubliais de te dire que c'est fête parmi nous aujourd'hui  Lupcourt est ornée de feuillage et de drapeaux; de place en place des guirlandes de fleurs ornées par des croix de Lorraine en fleurs également traversent la route. Ce matin toute notre division, c'est-à-dire une cinquantaine de mille hommes: infanterie, cavalerie, artillerie fut passée en revue par le président de la République accompagné du roi des Belges, du ministre de la guerre, du général Joffre, des attachés militaires russes, anglais, japonais, italiens etc. etc. devant lesquels nous eûmes l'honneur de défiler avec les régiments de la division marocaine qui étaient là aussi et qui reçurent des mains du président leurs drapeaux. Bien que nous défilions par seize de front, il y en eut pour un bon bout de temps, aussi avons-nous repos complet cette après-midi. Tu t'en apercevras car je crois que je ne t'en ai jamais tant écrit, tu vois qu'avec le temps et du courage j'arrive presque à noircir le papier autant que toi. Embrasse bien toute la famille pour moi et en attendant que j'aie de nouveau le plaisir de te lire, je t'envoie mes meilleurs baisers.

Ton frère et filleul qui ne t'oublie pas.   M. Evrard

Lettre à Madame Albert Demarquay
15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)
Jeudi 2 septembre 1915

 Ma chère Marie

 C'est avant de repartir dans les tranchées que j'ai reçu ta longue lettre. J'ai été très content de lire tant de nouvelles, tous mes compliments et mes remerciements.

Bien de bonjour à Odette.

Ton frère qui t'envoie ses meilleurs baisers.               M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Dimanche 5 septembre 1915

 Ma chère Odette

 Ayant reçu ta lettre hier, je m'empresse d'y répondre. C'est dans mon cagibit dans les dernières lignes du champ de bataille de la Champagne que je t'écris, car ainsi que je l'ai écrit à papa, nous avons été rappelés brusquement de Nancy pour prendre les lignes. Ma pauvre Odette, à part mon changement de résidence, je ne sais quoi te dire, la vie est toujours aussi monotone, aussi je suis forcé de terminer brusquement en te priant d'embrasser toute la famille et particulièrement la mère de ma part.

Ton oncle qui t'embrasse.      M. Evrard

 Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

11 septembre 1915

 Ma chère Marie

 Sorti depuis deux jours des tranchées, je n'ai guère le temps de t'écrire, travaillant sans discontinuer, aussi j'utilise les quelques minutes de loisirs qui me sont accordées pour t'accuser réception de ta longue lettre du 5. Je vois que Gaston est guère veinard pour les permissions et je crois qu'il sera sans doute encore longtemps avant d'y aller, l'administration n'en étant vraiment pas prodigue.

Si tu nous voyais ma chère Marie, tu ne reconnaîtrais jamais l'uniforme français, nous avons tous l'air boche avec nos casques, car maintenant nous avons des casques en tôle d'acier dans le genre des casques de pompiers, mais très solides, et surtout très pratiques, paraît-il, contre les éclats des bombes et des grenades, on a l'air de pompiers en goguette.

Enfin ma chère Marie, je vais te charger d'une commission: embrasse bien toute la famille pour moi, n'oublie pas maman Louise surtout.

Ton frère qui t'embrasse et qui ne t'oublie pas.    M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

16 septembre 1915

 Ma chère Odette

 J'ai reçu hier ta lettre, et ma foi je ne sais par quel bout commencer tellement tu m'assailles de questions. Enfin je vais faire tout mon possible pour satisfaire ta curiosité en répondant à ta missive mots par mots.

Tu voudrais savoir si nous avons beaucoup d'ouvrage. Tu t'imagines que nous sommes dans les tranchées pour tirer, tu es absolument dans l'erreur. Voilà aujourd'hui quatre mois que je suis au front, eh bien si j'ai tiré vingt coups de fusil, c'es tout. La principale ouvrage du fantassin, c'est de recevoir toutes sortes d'engins sur la tête et un coup la rafale passée de prendre la pelle et la pioche et de refaire tranchées et boyaux qui se trouvent éboulés. Pour te faire une idée du travail que nous avons: hier j'ai été de garde, j'ai passé la nuit couché sur le bord d'une route enroulé dans ma couverture et ce soir nous repartons aux tranchées pour plusieurs jours afin de travailler la nuit. Ainsi tu vois que souvent le jour le sommeil m'emporte et je ne puis écrire malgré toute la bonne volonté que j'essaie d'y mettre.

Tu me demandes aussi si j'écris quelquefois à monsieur le Curé ou aux copains. Tu as vu plus haut que je n'ai guère le temps de vous écrire, aussi la correspondance avec eux laisse peut-être un peu à désirer, aussi chaque fois que le temps me le permet, je leur envoie un petit mot à tous.

Maintenant tu diras à grand-mère que je n'ai pas besoin pour le moment de vêtements de laine car le temps est encore assez doux, ainsi que je te le disais plus haut. J'ai passé la nuit couché dehors, eh bien je n'ai pas eu froid du tout.

Enfin tu me demandes si je vois souvent des avions, lorsque nous étions du côté de Nancy, c'était par vingt-cinq ou trente à la fois que nous les voyions passer, se dirigeant vers les pays annexés. Quant aux combats, j'en ai déjà vu énormément, dont deux tragiques à notre détriment, le premier à Neuville entre un Tauben et un Voisin; au bout de quelques minutes notre appareil se disloqua et tomba en morceaux. C'était émouvant de voir les corps des deux aviateurs tomber comme des pierres de plusieurs centaines de mètres de hauteur dans les lignes ennemies. Enfin le second combat eut lieu il y a une huitaine de jours où nous sommes, le même dénouement que le premier.

Je crois avoir répondu à toutes tes questions. Maintenant il me reste à te charger de plusieurs commissions.

Aide grand-père et grand-mère le plus que tu pourras, essaie de me remplacer un peu.

Embrasse bien ta mère ainsi que maman Louise, ma tante Léonie, mon oncle Auguste de ma part. Mille baisers aussi à Charlotte et Rolande.

Ton oncle qui t'embrasse fort.     M. Evrard

Lettre à Madame Albert Demarquay

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

 (non-datée, cachet de la poste du 21 septembre 1915)

 Ma chère Marie

 J'ai reçu hier ta longue lettre du 16. Je regrette fort de ne pouvoir faire la même chose et de ne t'envoyer qu'une simple carte, mais je n'ai rien de nouveau à t'annoncer. Je me porte bien et j'espère que vous êtes tous de même à Carrières. Bien de bonjour à toute la famille. Ton frère qui t'embrasse.     M. Evrard

 Lettre à Mademoiselle Odette  Demarquay,

15 Grande rue – Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise)

Vendredi 24 septembre 1915

 Ma chère Odette

 J'ai reçu hier ta lettre. Je te remercie de tes souhaits de bonne fête que tu m'envoies. Merci aussi de ta prière, car c'est le moment où nous avons le plus besoin de la protection de Dieu.

Quant à tes conseils, je ferai mon possible pour les suivre. Mais, que veux-tu, lorsque tu m'interroges, je suis bien forcé de répondre, et comme Lucie ou grand-père ne m'interrogent jamais, je suis la plupart du temps bien embarrassé pour leur écrire.

Dans l'espoir de bientôt boire le vin nouveau ensemble, reçois ma chère Odette les baisers de ton oncle.     M. Evrard

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Maurice EVRARD fut tué le lendemain, 25 septembre 1915 à la Butte du Mesnil. Sa dernière lettre, postée le 25 septembre, arriva à Carrières-sous-Poissy le 2 octobre.

La Butte du Mesnil après les combats du 25 septembre 1915
(C.P.A. collection Ph. Honoré)

100 ANS PLUS TARD...
Huit arrière-petits-neveux et nièces et une arrière-arrière-petite-nièce  se sont rendus à la Butte du Mesnil pour rendre hommage à leur ancêtre... C'était le lundi 21 septembre 2015.
Le paysage a bien changé depuis les évènements de la Grande Guerre... La végétation a repris ses droits et plus rien ne semble rappeler les terribles combats qui s'y sont déroulés. Il faut néanmoins ne pas trop se fier à ce calme: dans la végétation se cachent de nombreux débris de toutes sortes, dont certains peuvent parfois encore tuer un siècle plus tard.
La Butte du Mesnil se trouve aujourd'hui enclavée dans le camp militaire de Suippes. Je remercie le lieutenant-colonel commandant le centre d'entraînement interarmes et du soutien logistique - 51e régiment d'infanterie - de Mourmelon, qui nous a autorité la visite du site, et le personnel du camp militaire de Suippes qui nous a guidés à la Butte du Mesnil, nous a également fait découvrir les ruines de la ferme de Beauséjour, de l'église de Mesnil-les-Hurlus, de l'église des Hurlus, communes qui, se trouvant sur la ligne de front, ont été totalement anéanties.
Nous avons eu le plaisir de rencontrer Michel DELANNOY qui a réalisé un très beau livre sur son grand-père le capitaine LONGUET, ainsi que Éric MARCHAL qui nous a conseillé la visite de la Main de Massiges et nous y a rejoints.

Philippe HONORÉ
La Butte du Mesnil aujourd'hui...
Les petites fleurs à l'emplacement des combats...
Un modeste bouquet déposé à la mémoire de Maurice EVRARD...
Les arrière-petits-neveux et nièces de Maurice EVRARD à la Butte du Mesnil le 21 septembre 2015.L'emplacement de la Butte du Mesnil sur la carte.La gare de Suippes, d'où est reparti vers Carrières-sous-Poissy le corps de Maurice EVRARD le 27 avril 1937.



Maurice EVRARD en 1915 avec ses camarades de régiment.

Merci à toutes les personnes qui m'ont aidé, grâce à leurs documents et à leurs témoignages, à réaliser cette page: Michelle EVRARD-HONORÉ, Robert QUÉRÉ (†), Anne-Marie EVRARD-DELAHAYE, Maurice EVRARD (petit-neveu de Maurice EVRARD), et surtout Odette DEMARQUAY-EVRARD (†) qui conserva tous ces documents nous permettant ainsi de reconstituer presque un siècle plus tard l'histoire de ce Carriérois.

Quelques liens :

- Fiche de décès de Maurice EVRARD sur le site "Mémoire des hommes". 

- Champagne 1915  

- Vestiges 1914-1918  

- Photos du 79e R.I.  

- Tableau d'honneur. (Texte du Général Mangin).

- Le 79e Régiment d'infanterie - 1914-1918 (BNF - Gallica).

- La Butte du Mesnil   

- Mesnil-les-Hurlus (1)   

- Mesnil-les-Hurlus (2)

- Mesnil-les-Hurlus (3)

3 photos de l'attaque du 25 septembre 1915  à la Butte du Mesnil  

- Wikipédia: la seconde bataille de Champagne  

- Le Mesnil 1915   

- Le monument aux morts de Carrières-sous-Poissy  

- Généalogie de Maurice EVRARD (GENEANET)

© CSPH Carrières-sous-Poissy HISTOIRE 2015

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